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La fable ou l'Ysopet

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André
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TaureauCheval
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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Lun 7 Juil - 7:26

Gilles CORROZET (1510-1568)

DU RENARD AU SINGE

En un beau champ les bêtes s'assemblèrent
Afin d'élire et faire un nouveau roi ;
Aucuns d'entre eux le concile troublèrent,
Voulant n'avoir prince, juge, ni loi.

Un singe y vint, qui fit mille souplesses,
Danses et sauts, dont fut si bien voulu
Que d'un accord, pour telles gentillesses,
Fut le grand roi par-dessus tous élu.

Quelque renard sur ce roi envieux,
Pour le tromper, lui dit ainsi :
"Cher sire, je sais ci près un trésor précieux
Qui appartient à votre haut empire."

Selon son dit, aux champs l'accompagna,
Où lui montra une fosse profonde.
"Là-bas, dit-il, le feu roi épargna
Tous les trésors et richesses du monde."

Le singe y crut, et bas il descendit
Tout aussitôt fut pris et arrêté,
Dont se plaignait et le renard lui dit,
En reprochant son instabilité
"Toi, non sachant, nous veux-tu dominer,
Qui lâchement t'es laissé ainsi prendre ?"
Certes, qui veut son fait ainsi mener
Sans jugement, il est trop à reprendre.




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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Mar 8 Juil - 5:54

Gilles CORROZET (1510-1568)

Regarder la fin de son oeuvre
Ce n'est pas tout que commencer,
Il faut voir si la fin est bonne
Car lors n'est pas temps d'y penser,
L'oeuvre par la fin se couronne.
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Sagesse requise au prince
Si un prince ou un gouverneur
Ne sait soi-même se conduire,
Comment pourra-t-il par honneur
A bien vivre les siens induire ?



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Mer 9 Juil - 6:41

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794)

LES DEUX JARDINIERS

Deux frères jardiniers avaient par héritage
Un jardin dont chacun cultivait la moitié ;
Liés d'une étroite amitié,
Ensemble ils faisaient leur ménage.
L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
Se croyait un très grand docteur ;
Et Monsieur Jean passait sa vie
A lire l'almanach, à regarder le temps
Et la girouette et les vents.
Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
Des milliers de pois peuvent sortir si vite ;
Pourquoi la graine du tilleul,
Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
Que la fève qui meurt à deux pieds du terrain ;
Enfin par quel secret mystère
Cette fève qu'on sème au hasard sur la terre
Sait se retourner dans son sein,
Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
De ne point pénétrer ces importants secrets,
Il n'arrose point son marais ;
Ses épinards et sa laitue
Sèchent sur pied ; le vent du nord lui tue
Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse ;
Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
N'a que son frère pour ressource.
Celui-ci, dès le grand matin,
Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
Béchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.
Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
Aussi dans son terrain tout venait à merveille ;
Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
Ce fut lui qui nourrit son frère ;
Et quand Monsieur Jean tout surpris
S'en vint lui demander comment il savait faire :
Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère :
Je travaille, et tu réfléchis ;
Lequel rapporte davantage ?
Tu te tourmentes, je jouis ;
Qui de nous deux est le plus sage ?



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Jeu 10 Juil - 7:38

VOLTAIRE

LE MARSEILLOIS ET LE LION

Dans les sacrés cahiers, méconnus des profanes,
Nous avons vu parler les serpents et les ânes.
Un serpent fit l’amour à la femme d’Adam,
Un âne avec esprit gourmanda Balaam,
Le grand parleur Homère, en vérités fertile,
Fit parler et pleurer les deux chevaux d’Achille.
Les habitants des airs, des forêts et des champs,
Aux humains chez Ésope enseignent le bon sens.
Descartes n’en eut point quand il les crut machines;
Il raisonna beaucoup sur les oeuvres divines;
Il en jugea fort mal, et noya sa raison
Dans ses trois éléments, au coin d’un tourbillon.
Le pauvre homme ignora, dans sa physique obscure,
Et l’homme, et l’animal, et toute la nature.
Ce romancier hardi dupa longtemps les sots:
Laissons là sa folie, et suivons nos propos.
Un jour un Marseillois, trafiquant en Afrique,
Aborda le rivage où fut jadis Utique.
Comme il se promenait dans le fond d’un vallon,
Il trouva nez à nez un énorme lion,
A la longue crinière, à la gueule enflammée,
Terrible, et tout semblable au lion de Némée.
Le plus horrible effroi saisit le voyageur:
Il n’était pas Hercule; et, tout transi de peur,
Il se mit à genoux, et demanda la vie.
Le monarque des bois, d’une voix radoucie,
Mais qui faisait encor trembler le Provençal,
Lui dit en bon français: « Ridicule animal,
Tu veux donc qu’aujourd’hui de souper je me passe?
Écoute, j’ai dîné: je veux te faire grâce,
Si tu peux me prouver qu’il est contre les lois
Que le soir un lion soupe d’un Marseillois. »
Le marchand à ces mots conçut quelque espérance.
Il avait eu jadis un grand fonds de science;
Et, pour devenir prêtre, il apprit du latin;
Il savait Rabelais et son saint Augustin.
D’abord il établit, selon l’usage antique,
Quel est le droit divin du pouvoir monarchique;
Qu’au plus haut des degrés des êtres inégaux
L’homme est mis pour régner sur tous les animaux;
Que la terre est son trône, et que dans l’étendue
Les astres sont formés pour réjouir sa vue.
Il conclut qu’étant prince, un sujet africain
Ne pouvait sans pécher manger son souverain.
Le lion, qui rit peu, se mit pourtant à rire;
Et, voulant par plaisir connaître cet empire,
En deux grands coups de griffe il dépouilla tout nu
De l’univers entier le monarque absolu.
Il vit que ce grand roi lui cachait sous le linge
Un corps faible monté sur deux fesses de singe,
A deux minces talons deux gros pieds attachés,
Par cinq doigts superflus dans leur marche empêchés,
Deux mamelles sans lait, sans grâce, sans usage,
Un crâne étroit et creux couvrant un plat visage,
Tristement dégarni du tissu de cheveux
Dont la main d’un barbier coiffa son front crasseux.
Tel était en effet ce roi sans diadème,
Privé de sa parure, et réduit à lui-même.
Il sentit en effet qu’il devait sa grandeur
Au fil d’un perruquier, aux ciseaux d’un tailleur.
« Ah! dit-il au lion, je vois que la nature
Me fait faire en ce monde une triste figure:
Je pensais être roi; j’avais certes grand tort.
Vous êtes le vrai maître, en étant le plus fort.
Mais songez qu’un héros doit dompter sa colère;
Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire.
Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois:
Jadis en Arménie il vous donna des lois
Lorsque dans un grand coffre, à la merci des ondes,
Tous les animaux purs, ainsi que les immondes,
Par Noé mon aïeul enfermés si longtemps,
Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs:
Dieu fit avec eux tous une étroite alliance,
Un pacte solennel. ¾ Oh! la plate impudence!
As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur?
Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous! ¾ Oui, seigneur,
Il vous recommanda d’être clément et sage,
De ne toucher jamais à l’homme, son image.
Et si vous me mangez, l’Éternel irrité
Fera payer mon sang à Votre Majesté.
¾ Toi, l’image de Dieu! toi, magot de Provence!
Conçois-tu bien l’excès de ton impertinence?
Montre l’original de mon pacte avec Dieu.
Par qui fut-il écrit? en quel temps? dans quel lieu?
Je vais t’en montrer un plus sûr, plus véritable
De mes quarante dents vois la file effroyable;
Ces ongles, dont un seul pourrait te déchirer;
Ce gosier écumant, prêt à te dévorer;
Cette gueule, ces yeux, dont jaillissent des flammes:
Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames.
Il ne fait rien en vain: te manger est ma loi;
C’est là le seul traité qu’il ait fait avec moi.
Ce Dieu, dont mieux que toi je connais la prudence,
Ne donne pas la faim pour qu’on fasse abstinence.
Toi-même as fait passer sous tes chétives dents
D’imbéciles dindons, des moutons innocents,
Qui n’étaient pas formés pour être ta pâture.
Ton débile estomac, honte de la nature,
Ne pourrait seulement, sans l’art d’un cuisinier,
Digérer un poulet, qu’il faut encor payer.
Si tu n’as point d’argent, tu jeûnes en ermite;
Et moi, que l’appétit en tout temps sollicite,
Conduit par la nature, attentive à mon bien,
Je puis ravaler cru, sans qu’il m’en coûte rien.
Je te digérerai sans faute en moins d’une heure.
Le pacte universel est qu’on naisse et qu’on meure.
Apprends qu’il vaut autant, raisonneur de travers,
Être avalé par moi que rongé par les vers.
¾ Sire, les Marseillois ont une âme immortelle;
Ayez dans vos repas quelque respect pour elle.
¾ La mienne apparemment est immortelle aussi.
Va, de ton esprit gauche elle a peu de souci.
Je ne veux point manger ton âme raisonneuse.
Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse.
C’est ton corps qu’il me faut; je le voudrais plus gras
Mais ton âme, crois-moi, ne me tentera pas.
¾ Vous avez sur ce corps une entière puissance;
Mais quand on a dîné, n’a-t-on point de clémence?
Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays
Je laisse dans Marseille une femme et deux fils;
Mes malheureux enfants, réduits à la misère,
Iront à l’hôpital, si vous mangez leur père.
¾ Et moi, n’ai-je donc pas une femme à nourrir?
Mon petit lionceau ne peut encor courir,
Ni saisir de ses dents ton espèce craintive:
Je lui dois la pâture; il faut que chacun vive.
Eh! pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné,
D’olives, de citrons, de pampres couronné?
Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare
Où tu fêtais en paix Madeleine et Lazare?
Dominé par le gain, tu viens dans mon canton
Vendre, acheter, troquer, être dupe et fripon;
Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisse
De ta sotte imprudence et de ton avarice?
Réponds-moi donc, maraud. ¾ Sire, je suis battu.
Vos griffes et vos dents m’ont assez confondu.
Ma tremblante raison cède en tout à la vôtre.
Oui, la moitié du monde a toujours mangé l’autre:
Ainsi Dieu le voulut; et c’est pour notre bien.
Mais, sire, on voit souvent un malheureux chrétien,
Pour de l’argent comptant, qu’aux hommes on préfère,
Se racheter d’un Turc, et payer un corsaire.
Je comptais à Tunis passer deux mois au plus;
A vous y bien servir mes voeux sont résolus;
Je vous ferai garnir votre charnier auguste
De deux bons moutons gras, valant vingt francs au juste.
Pendant deux mois entiers ils vous seront portés,
Par vos correspondants chaque jour présentés;
Et mon valet, chez vous, restera pour otage.
¾ Ce pacte, dit le roi, me plaît bien davantage
Que celui dont tantôt tu m’avais étourdi.
Viens signer le traité; suis-moi chez le cadi;
Donne des cautions: Sois sûr, si tu m’abuses,
Que je n’admettrai point tes mauvaises excuses;
Et que sans raisonner tu seras étranglé,
Selon le droit divin dont tu m’as tant parlé.
Le marché fut signé; tous les deux l’observèrent,
D’autant qu’en le gardant tous les deux y gagnèrent.
Ainsi dans tous les temps nosseigneurs les lions
Ont conclu leurs traités aux dépens des moutons.


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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Ven 11 Juil - 17:21

Antoine Houdar de LA MOTTE

LES SACS DES DESTINÉES

La fable, à mon avis, est un morceau d' élite,
quand, outre la moralité
que d' obligation elle mene à sa suite,
elle renferme encor mainte autre vérité ;
le tout, bien entendu, sans blesser l' unité.
Aller au but par un sentier fertile,
cüeillir, chemin faisant, les fruits avec les fleurs,
c' est le fait d' une muse habile,
et le choef-d' oeuvre des conteurs.
Donnez en promettant : d' une plume élégante,
moralisez jusqu' au récit.
Heureuse la fable abondante
qui me dit quelque chose, avant qu' elle ait tout dit !
Loin ces contes glacés, où le rimeur n' étale
qu' une aride fécondité ;
l' ennui vient avant la morale :
le lecteur ne veut plus d' un fruit trop acheté.
Ce précepte est fort bon ; soit dit sans vanité.
L' ai-je toûjours suivi ? Je ne m' en flate guère ;
on dit mieux que l' on ne sçait faire.
On n' est pas bien, dès qu' on veut être mieux.
Mécontent de son sort, sur les autres fortunes
un homme promenoit ses desirs et ses yeux ;
et de cent plaintes importunes
tous les jours fatiguoit les dieux.
Par un beau jour Jupiter le transporte
dans les célestes magazins,
où dans autant de sacs scellés par les destins,
sont par ordre rangés, tous les états que porte
la condition des humains.
Tien, lui dit Jupiter, ton sort est dans tes mains.
Contentons un mortel une fois en la vie ;
tu n' en es pas trop digne, et ton murmure impie
méritoit mon courroux plutôt que mes bienfaits ;
je n' y veux pas ici regarder de si près.
Voilà toutes les destinées ;
pese et choisi ; mais pour regler ton choix,
sache que les plus fortunées
pesent le moins : les maux seuls font le poids.
Grace au seigneur Jupin ; puisque je suis à même
dit notre homme, soyons heureux.
Il prend le premier sac, le sac du rang suprême,
cachant les soins cruels sous un éclat pompeux.
Oh, oh ! Dit-il, bien vigoureux
qui peut porter si lourde masse !
Ce n' est mon fait. Il en pese un second,
le sac des grands, des gens en place ;
là gisent le travail et le penser profond,
l' ardeur de s' élever, la peur de la disgrace,
même les bons conseils que le hazard confond.
Malheur à ceux que ce poids-ci regarde,
cria nôtre homme ! Et que le ciel m' en garde ;
à d' autres. Il poursuit ; prend et pese toûjours,
et mille et mille sacs trouvés toûjours trop lourds :
ceux-ci par les égards et la triste contrainte ;
ceux-là par les vastes desirs ;
d' autres, par l' envie ou la crainte ;
quelques-uns seulement par l' ennui des plaisirs.
ô ciel ! N' est-il donc point de fortune legere ?
Disoit déja le chercheur mécontent :
mais quoi ! Me plains-je à tort ? J' ai, je crois, mon affaire ;
celle-ci ne pese pas tant.
Elle peseroit moins encore,
lui dit alors le dieu qui lui donnoit le choix :
mais tel en joüit qui l' ignore ;
cette ignorance en fait le poids.
Je ne suis pas si sot ; souffrez que je m' y tienne,
dit l' homme : soit ; aussi bien c' est la tienne,
dit Jupiter. Adieu ; mais là-dessus
apprends à ne te plaindre plus.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Sam 12 Juil - 15:27

Antoine Houdar de LA MOTTE

L'HOMME ET LA SIRÈNE

Quelle espece est l' humaine engeance !
Pauvres mortels où sont donc vos beaux jours ?
Gens de desir et d' espérance,
vous soûpirez long-temps après la jouïssance ;
jouïssez-vous ? Vous vous plaignez toûjours.
Mille et mille projets roulent dans vos cervelles.
Quand ferai-je ceci ? Quand aurai-je cela ?
Jupiter vous dit, le voilà,
demain dites-m' en des nouvelles,
jouïssez ; je vous attends-là.
Ne vous y trompez pas ; toute chose à deux faces ;
moitié défauts et moitié graces.
Que cet objet est beau ! Vous en êtes tenté.
Qu' il sera laid, s' il devient vôtre !
Ce qu' on souhaite est vû du bon côté ;
ce qu' on posséde est vû de l' autre.
D' une sirène un homme étoit amoureux fou.
Il venoit sans cesse au rivage
offrir à sa Venus le plus ardent hommage ;
se tenoit là, soupiroit tout son soû.
La nuit l' en arrachoit à peine,
les soucis avoient pris la place du sommeil ;
et la nuit se passoit à presser le soleil
de revenir lui montrer sa sirène.
Quels yeux ! Quels traits ! Et quel corps fait
au tour !
S' écrioit-il : quelle voix ravissante !
Le ciel n' enferme pas de beauté si touchante.
Il languit, séche, meurt d' amour.
Neptune en eut pitié. ça, lui dit-il un jour,
la sirène est à toi ; je l' accorde à ta flamme.
L' hymen se fait ; il est au comble de ses voeux ;
mais dès le lendemain le pauvre malheureux
trouve un monstre au lieu d' une femme.
Pauvre homme ! Autant l' avoient travaillé ses
transports,
autant le dégoût le travaille.
Le desirant ne vit que la tête et le corps ;
le jouïssant ne vit que la queuë et l' écaille.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Mer 16 Juil - 14:45

Abbé Jean-Louis AUBERT

LA ROSE

L' 'haleine des zéphirs et les pleurs de l'Aurore,
Sous un ciel azuré venaient de faire chlore
Une Rose déjà digne du plus beau sein ,
Digne qu'un jeune amant l'y plaçât de la main.
Flore, avec un souris, admire son ouvrage.
Dans ce bouton épanouï,
Qui flate l'odorat, dont l'œil est éblouï,
Dont l'éclat doit fixer le papillon volage.
Pâris eût à Junon trouvé mille beautés.
Si Junon eût alors à ses yeux enchantés
Fait briller cette fleur nouvelle;
Vénus en eût aussi paru cent fois plus belle:
Mais toute fleur manquait aux trois Divinités.
Un Berger, galant personnage ,
Galant, discret, et rien de mieux ,
Vit, en cueillant des fleurs, le bouton précieux.
Ce serait, disait-il, dommage
D'aller à présent le flétrir:
Cette fleur s'ouvre à peine aux baisers du zéphir :
Laissons-la jusqu'au soir déployer davantage
Les trésors qu'elle cache en son sein fortuné.
Cet homme assurément n'avait pas grand génie.
Le soir vint, il fut étonné
De trouver la Rose flétrie.
Maint frêlon étourdi, moins que lui délicat.
En avait passé son envie.
De leur reste il fallut, pour punir sa folie
Que le galant s'accommodât.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Ven 18 Juil - 7:43

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

LE LOUP, LA MÈRE E L’ENFANT

La Bique allant remplir sa traînante mamelle
Et paître l'herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire à son Biquet :
Gardez-vous sur votre vie
D'ouvrir que l'on ne vous die,
Pour enseigne et mot du guet :
Foin du Loup et de sa race !
Comme elle disait ces mots,
Le Loup de fortune passe ;
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La Bique, comme on peut croire,
N'avait pas vu le glouton.
Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton,
Et d'une voix papelarde
Il demande qu'on ouvre, en disant Foin du Loup,
Et croyant entrer tout d'un coup.
Le Biquet soupçonneux par la fente regarde.
Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,
S'écria-t-il d'abord. (Patte blanche est un point
Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.)
Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,
Comme il était venu s'en retourna chez soi.
Où serait le Biquet s'il eût ajouté foi
Au mot du guet, que de fortune
Notre Loup avait entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu'une,
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Sam 19 Juil - 7:56

L.P. JUSSIEU (1792-1866)

L'ABEILLE ET LA FOURMI.

À jeun, le corps tout transi,
Et pour cause,
Un jour d'hiver, la fourmi,
Près d’une ruche bien close
Rôdait plein de souci.
Une abeille vigilante
L'aperçoit et se présente :
"Que viens-tu chercher ici?
Lui dit-elle - Hélas, ma chère,
Répond la pauvre fourmi,
Ne soyez pas en colère.
Le faisan, mon ennemi,
A détruit ma fourmilière;
Mon magasin est tari;
Tous mes parents ont péri
De faim, de froid, de misère.
J'allais succomber aussi,
Quand du palais que voici
L'aspect m'a donné courage.
Je le savais bien garni
De ce bon miel, votre ouvrage;
J'ai fait effort, j'ai fini
Par arriver sans dommage.
Oh! me suis-je dit, ma sœur
Est fille laborieuse;
Elle est riche et généreuse,
Elle plaindra mon malheur;
Oui, tout mon espoir repose
Dans la bonté de son cœur.
Je demande peu de chose;
Mais j'ai faim, j'ai froid, ma sœur! -
Oh! oh! répondit l'abeille,
Vous discourez à merveille;
Mais, vers la fin de l’été,
La cigale m’a conté
Que vous aviez rejeté
Une demande pareille.
Quoi? Vous savez? - Mon Dieu, oui,
La cigale est mon amie.
Que feriez-vous aujourd'hui
Si j'étais insensible et fière,
Si j'allais vous inviter
À promener ou chanter?
Mais rassurez-vous, ma chère;
Entrez, mangez à loisir;
Usez-en comme du vôtre;
Et surtout, pour l'avenir,
Apprenez à compatir
À la misère d'un autre."



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Lun 21 Juil - 8:04

Jean-Pierre Clarisse DE FLORIAN

LE RENARD QUI PRÊCHE

Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
Mais instruit, éloquent, disert,
Et sachant très bien sa logique,
Se mit à prêcher au désert.
Son style était fleuri, sa morale excellente,
Il prouvait en trois points que la simplicité,
Les bonnes moeurs, la probité,
Donnent à peu de frais cette félicité
Qu’un monde imposteur nous présente,
Et nous fait payer cher sans la donner jamais.
Notre prédicateur n’avait aucun succès ;
Personne ne venait, hors cinq ou six marmottes
Ou bien quelques biches dévotes
Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur,
Et ne pouvaient pas mettre en crédit l’orateur.
Il prit le bon parti de changer de matière,
Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
Contre leurs appétits gloutons,
Leur soif, leur rage sanguinaire.
Tout le monde accourut alors à ses sermons :
Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes ;
L’auditoire sortait toujours baigné de larmes ;
Et le nom du renard devint bientôt fameux.
Un lion, roi de la contrée,
Bonhomme au demeurant, et vieillard fort pieux,
De l’entendre fut curieux.
Le renard fut charmé de faire son entrée
A la cour : il arrive, il prêche, et cette fois,
Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
Les féroces tyrans des bois,
P,eint la faible innocence à leur aspect tremblante,
Implorant chaque jour la justice trop lente
Du maître et du juge des rois.
Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
Se regardaient sans dire rien ;
Car le roi trouvait cela bien.
La nouveauté parfois fait aimer la rudesse.
Au sortir du sermon, le monarque, enchanté
Fit venir le renard : Vous avez su me plaire,
Lui dit-il, vous m’avez montré la vérité ;
Je vous dois un juste salaire ;
Que me demandez-vous pour prix de vos leçons ?
Le renard répondit : Sire, quelques dindons.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Mer 23 Juil - 13:52

Jean-Pierre Claris de FLORIAN

PLAISIR D’AMOUR

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.

J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,
Elle me quitte et prend un autre amant.
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.

Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t'aimerai, me répétait Sylvie ;
L'eau coule encor, elle a changé pourtant !

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Jeu 24 Juil - 7:28

Antoine HOUDAR DE LA MOTTE

LE SOC ET L’EPEE


Autrefois le soc et l'épée
Se rencontrèrent dans les champs ;
De sa noblesse, elle, tout occupée,
Ne semblait pas apercevoir les gens.
Le soc donne un salut, sans que l'autre le rende.
Pourquoi, dit-il, cette fierté ?
- L'ignores-tu ? belle demande !
Tu n'es qu'un roturier ; je suis de qualité.
- Eh ! d'où prends-tu, dit-il, ta gentilhommerie ?
Tu ne fais que du mal ; je ne fais que du bien :
Mon travail et mon industrie
De l'homme entretiennent la vie ;
Toi, tu la lui ravis, bien souvent sur un rien.
- Petit esprit, âme rampante,
Dit l'épée ; est-ce ainsi que pensent les grands coeurs ?
- Oui, répondit le soc ; on a vu des vainqueurs
Remettre à la charrue une main triomphante :
Témoins les Romains, nos seigneurs.
- Mais sans moi, dit la demoiselle,
Ces Romains eussent-ils subjugué l'univers ?
Rome n'était qu'un bourg ; on n'eût point parlé d'elle,
Si mon pouvoir n'eût mis le monde dans ses fers.
- Tant pis ; elle eût mieux fait de se tenir tranquille,
Répondit maître Soc ; belle nécessité
Que l'univers devint l'esclave d'une ville !
Que de sa vaste cruauté
Elle effrayât l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie !
Eh ! pourquoi, s'il vous plaît ? à quelle utilité ?
Pour une ambition que rien ne rassasie,
Trouves-tu donc cela digne d'être vanté ?
L'épée, au bout de sa logique,
Appelle enfin maître Soc en duel.
Te voilà ; battons-nous. C'est tout ton rituel,
Dit le soc ; quant à moi, ce n'est pas ma pratique :
Je travaille et ne me bats point.
Mais un tiers entre nous pourrait vider ce point :
Prenons la taupe pour arbitre ;
Comme Thémis elle est sans yeux,
L'air grave et robe noire ; on ne peut choisir mieux.
Chacun au juge expose alors son titre.
La nouvelle Thémis les entend de son trou,
Et, le tout bien compris, prononce cet adage :
Qui forgea le soc était sage,
Et qui fit l'épée était fou.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Ven 25 Juil - 7:16

André CADORET

L’ARAIGNEE SUR LE SOCLE D’AUGUSTE

Certain soir, d’un Auguste
Au front ceint de lauriers,
Je contemplais le buste,
De marbre tout entier ;
J’évoquais en silence
Le faste de son nom,
Ses victoires, et cet empire immense
Qui firent son renom
Depuis des lustres
Et des lustres encor…
Je lisais tous les noms illustres
Gravés en lettres d’or
Sur son socle de pierre,
Quand, juste sur le sien,
Et sans plus de manières,
Une araignée se trouva bien ;
Elle construisit là sa toile,
Sans s’occuper – ô mépris ! –
Que sous son voile
Le nom d’Auguste était inscrit.

Un geste adroit peut être raillerie…
Et c’est ainsi que dans la vie,
Le petit, bien souvent,
Sait se moquer du grand.



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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Lun 28 Juil - 7:11

Jean de LA FONTAINE (1621-1695)

L’HOMME ET L’IDÔLE DE BOIS

Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
De ces Dieux qui sont sourds, bien qu'ayants des oreilles.
Le païen cependant s'en promettait merveilles.
Il lui coûtait autant que trois.
Ce n'étaient que voeux et qu'offrandes,
Sacrifices de boeufs couronnés de guirlandes.
Jamais Idole, quel qu'il fût,
N'avait eu cuisine si grasse,
Sans que pour tout ce culte à son hôte il échût
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit
S'amassait d'une ou d'autre sorte,
L'homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.
La pitance du Dieu n'en était pas moins forte.
A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien,
Il vous prend un levier, met en pièces l'Idole,
Le trouve rempli d'or : Quand je t'ai fait du bien,
M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
Va, sors de mon logis : cherche d'autres autels.
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers et stupides :
On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton.
Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
J'ai bien fait de changer de ton.




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MessageSujet: Re: La fable ou l'Ysopet   Mar 29 Juil - 7:37

Victor HUGO

FABLE OU HISTOIRE ?

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,
Un singe d'une peau de tigre se vêtit.
Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce.
Il avait endossé le droit d'être féroce.
Il se mit à grincer des dents, criant : « Je suis
Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits ! »
Il s'embusqua, brigand des bois, dans les épines ;
Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines,
Egorgea les passants, dévasta la forêt,
Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.
Il vivait dans un antre, entouré de carnage.
Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.
Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements :
Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;
Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,
Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !
Les bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas.
Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,
Déchira cette peau comme on déchire un linge,
Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n'es qu'un singe ! »



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La fable ou l'Ysopet

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