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Poésie satirique

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André
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TaureauCheval
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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Jeu 17 Juil - 6:47

François De MAYNARD

Fuis le jour, demeure caché,
Et songe à faire pénitence ;
Tu mérites une potence
Plus justement qu'un Evêché.

Colinet, Docteur à faux titre,
Si tu désirais qu'une mitre
Se vit prise à tes hameçons,

Tu fis une haute sotise
De vendre le bien de l'Eglise
Pour acheter de beaux garçons.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Ven 18 Juil - 7:48

RUTEBEUF

LA PAUVRETÉ

Je ne sais par où je commence,
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Par Dieu vous prie, franc roi de France,
Que me donniez quelque chevance,
Ainsi ferez grand'charité.
J'ai vécu d'argent emprunté
Que l'on m'a en crédit prêté;
Or ne trouve plus de créance,
On me sait pauvre et endetté
Mais vous hors du royaume étiez,
Où toute avais mon attendance

Grand roi, s'il advient qu'à vous faille,
(A tous ai-je failli sans faille)
Vivre me faut et suis failli.
Nul ne me tend, nul ne me baille,
Je tousse de froid, de faim bâille,
Dont je suis mort et assailli.
Je suis sans couverte et sans lit,
N'a Si pauvre jusqu'à Senlis;
Sire, ne sais quelle part j'aille.
Mon côté connaît le paillis,
Et lit de paille n'est pas lit,
Et en mon lit n'y a que paille.

Sire, je vous fais assavoîr:
Je n'ai de quoi du pain avoir.
A Paris suis entre tous biens,
Et nul n'y a qui y soit mien.
Ne me souvient de nul apôtre,
Bien sais Pater, ne sais qu'est nôtre,
Car le temps cher m'a tout ôté,
Il m'a tant vidé mon logis
Que le Credo m'est interdit,
Et n'ai plus que ce que voyez.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Sam 19 Juil - 8:01

ROBERT DE MONTESQUIOU (1855-1921)

LILITH

Lilith a pour parente une autre de son nom
Qui d'être un grand poète a conquis le renom
Et mêle en soi Sapho, Staël et Clémence Isaure .
Lilith, la regardant comme un ichtyosaure ,
Se risque à parcourir le volume nouveau
Où cette muse vient de relier en veau
Mille vers de beauté, de grâce, de lumière.
De tels écrits la dame étant peu coutumière,
Elle y promène un œil aveugle, hostile et rond ;
Tout ce qu'ils ont de tendre est, pour elle, un affront.
Elle poursuit hagarde et, sur la fin, s'écrie :
"On va m'attribuer cette cochonnerie !!!..."



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Lun 21 Juil - 8:06

ROBERT DE MONTESQUIOU (1855-1921)

Dans tout ce qu'elle dit Reine met de son âme,
Donc elle salit tout ; même la Maison Mame
Ne trouverait pas grâce à sa barre, et Tissot
Par elle se verrait traité de petit sot.
Une femme est tribade, un homme est pédéraste
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire ; chaste,
Elle l'est à peu près comme Pasiphaé ;
Mais le water-closet pue en son Evohé
Et la parole est son véritable exutoire.
Sa conversation ouvre la cacatoire ;
On a dit d'elle un mot qu'il faut recopier :
"Elle parle...... et sa bouche appelle le papier."
_____________________

AUGULEUSE

Anguleuse fut belle, il y a fort longtemps ;
Il ne lui reste plus que trois ou quatre dents,
Presque autant de cheveux, du nez et de l'astuce,
Des chapeaux de bébé, des robes prune ou puce,
Et surtout l'art savant de liquider le toc.
Elle excelle à ce truc et brille dans le troc.
Elle est végétarienne, elle fut dreyfusarde ;
Elle meuble un hôtel et demain le bazarde ;
Elle eut plusieurs maris et quelques amoureux
Sans compter de Lesbos les ébats langoureux.
Le tout est de savoir s'il faut pour la commande,
Parler à la Marquise..... ou bien à la Marchande !



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Mar 22 Juil - 6:35

Mathurin REGNIER

DEVANT MOI…

En forme d'échiquier les plats rangés sur table
N'avaient ni le maintien ni la grâce accostable
Et bien que nos dîneurs mangeassent en sergents,
La viande pourtant ne priait point les gens.
Mon docteur de menestre, en sa mine altérée,
Avait deux fois autant de mains que Briarée,
Et n'était, quel qu'il fut, morceau dedans le plat
Qui des yeux et des mains n'eût un échec et mat.
D'où j'appris, en la cuite aussi bien qu'en la crue,
Que l'âme se laissait piper comme une grue.
Et qu'aux plats comme au lit avec lubricité
Le péché de la chair tentait l'humanité.
Devant moi justement on plante un grand potage,
D'où les mouches à jeun se sauvaient à la nage;
Le brouet était maigre, et n'est Nostradamus
Qui l'astrolabe en main ne demeurât camus,
Si par galanterie ou par sottise expresse
Il y pensait trouver une étoile de graisse.
Pour moi, si j'eusse été sur la mer du Levant,
Où le vieux Louchali fendit si bien le vent,
Quand Saint Marc s'habilla des enseignes de Thrace,
Je l'accomparerais au golfe de Patras,
Pour ce qu'on y voyait en mille et mille parts
Les mouches qui flottaient en guise de soldats,
Qui, morts, semblaient encor dans les ondes salées
Embrasser les charbons des galères brûlées.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Mer 23 Juil - 13:55

ROBERT DE MONTESQUIOU (1855-1921)

ABÎME

Non, rien n'est absolu, disait un jour Catulle ;
Le vice qui, chez nous, saphique s'intitule
Et consiste à mettre elle à la place de lui,
A des soirs de relâche et des matins d'ennui
Qui souhaitent parfois de connaître autre chose
Que l'effort sans effet et que l'effet sans cause.
Sapho fut infidèle et Phaon le passeur,
Dont l'étreinte n'était pas celle d'une sœur,
La reprit à la douce Attys, à ses compagnes,
Qui s'en allaient à deux errer dans les campagnes.
Abîme, qui depuis des ans a le renom
D'avoir une compagne au lieu d'un compagnon,
Abîme, je vous jure, amis, m'a pris la... main,
Et ce geste m'a fait, j'avoue, une peur bleue.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Jeu 24 Juil - 7:31

Paul VERLAINE

Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère,
D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère,
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier ?
Qu'est devenu ce teint dont la couleur fleurie
Semblait d'ortolans seuls et de bisques nourrie,
Où la joie en son lustre attirait les regards,
Et le vin en rubis brillait de toutes parts ?


Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?
A-t-on par quelque édit réformé la cuisine ?
Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,
A-t-elle fait couler vos vins et vos melons ?
Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
P. Ah ! de grâce, un moment, souffrez que je respire.
Je sors de chez un fat, qui, pour m'empoisonner,
Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner.
Je l'avais bien prévu. Depuis près d'une année
J'éludais tous les jours sa poursuite obstinée.
Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main,
Ah ! monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain.
N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles
D'un vin vieux... Boucingo n'en a point de pareilles
Et je gagerais bien que, chez le commandeur,
Villandri priserait sa sève et sa verdeur.
Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle ;
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire en un mot, et vous le connaissez. -
Quoi ! Lambert ? - Oui, Lambert. A demain. - C'est assez.
Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse,
J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
A peine étais-je entré, que ravi de me voir,
Mon homme, en m'embrassant, m'est venu recevoir ;
Et, montrant à mes yeux une allégresse entière,
Nous n'avons, m'a-t-il dit, ni Lambert ni Molière ;
Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content.
Vous êtes un brave homme ; entrez : on vous attend.
A ces mots, mais trop tard, reconnaissant ma faute,
Je le suis en tremblant dans une chambre haute,
Où, malgré les volets, le soleil irrité
Formait un poêle ardent au milieu de l'été.
Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance,
Où j'ai trouvé d'abord, pour toute connaissance,
Deux nobles campagnards grands lecteurs de romans,
Qui m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments.
J'enrageais. Cependant on apporte un potage,
Un coq y paraissait en pompeux équipage,
Qui, changeant sur ce plat et d'état et de nom,
Par tous les conviés s'est appelé chapon.
Deux assiettes suivaient, dont l'une était ornée
D'une langue en ragoût, de persil couronnée ;
L'autre, d'un godiveau tout brûlé par dehors,
Dont un beurre gluant inondait tous les bords.
On s'assied : mais d'abord notre troupe serrée
Tenait à peine autour d'une table carrée,
Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté,
Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté.
Jugez en cet état, si je pouvais me plaire,
Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère,
Si l'on n'est plus au large assis en un festin,
Qu'aux sermons de Cassaigne, ou de l'abbé Cotin.
Notre hôte cependant, s'adressant à la troupe,
Que vous semble, a-t-il dit, du goût de cette soupe ?
Sentez-vous le citron dont on a mis le jus
Avec des jaunes d'œufs mêlés dans du verjus ?
Ma foi, vive Mignot et tout ce qu'il apprête !
Les cheveux cependant me dressaient à la tête :
Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
J'approuvais tout pourtant de la mine et du geste,
Pensant qu'au moins le vin dût réparer le reste.
Pour m'en éclaircir donc, j'en demande ; et d'abord
Un laquais effronté m'apporte un rouge bord
D'un Auvernat fumeux, qui, mêlé de Lignage,
Se vendait chez Crenet pour vin de l'Hermitage,
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux,
N'avait rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux.
A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse,
Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse.
Toutefois avec l'eau que j'y mets à foison,
J'espérais adoucir la force du poison.
Mais, qui l'aurait pensé ? pour comble de disgrâce,
Par le chaud qu'il faisait nous n'avions point de glace.
Point de glace, bon Dieu ! dans le fort de l'été !
Au mois de juin ! Pour moi, j'étais si transporté,
Que, donnant de fureur tout le festin au diable,
Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table ;
Et, dût-on m'appeler et fantasque et bourru,
J'allais sortir enfin quand le rôt a paru.
Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques,
S'élevaient trois lapins, animaux domestiques,
Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris,
Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.
Autour de cet amas de viandes entassées
Régnait un long cordon d'alouettes pressées,
Et sur les bords du plat six pigeons étalés
Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés.
A côté de ce plat paraissaient deux salades,
L'une de pourpier jaune, et l'autre d'herbes fades,
Dont l'huile de fort loin saisissait l'odorat,
Et nageait dans des flots de vinaigre rosat.
Tous mes sots, à l'instant changeant de contenance,
Ont loué du festin la superbe ordonnance ;
Tandis que mon faquin qui se voyait priser,
Avec un ris moqueur les priait d'excuser.
Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée,
Qui vint à ce festin conduit par la fumée,
Et qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux,
A fait, en bien mangeant, l'éloge des morceaux.
Je riais de le voir, avec sa mine étique,
Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique,
En lapins de garenne ériger nos clapiers,
Et nos pigeons cauchois en superbes ramiers ;
Et, pour flatter notre hôte, observant son visage,
Composer sur ses yeux son geste et son langage ;
Quand notre hôte charmé, m'avisant sur ce point :
Qu'avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez point ?
Je vous trouve aujourd'hui l'âme toute inquiète,
Et les morceaux entiers restent sur votre assiette.
Aimez-vous la muscade ? on en a mis partout.
Ah ! monsieur, ces poulets sont d'un merveilleux goût,
Ces pigeons sont dodus, mangez, sur ma parole.
J'aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle.
Ma foi, tout est passable, il le faut confesser,
Et Mignot aujourd'hui s'est voulu surpasser,
Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine ;
Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine :
J'en suis fourni, Dieu sait ! et j'ai tout Pelletier
Roulé dans mon office en cornets de papier.
A tous ces beaux discours j'étais comme une pierre,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre ;
Et, sans dire un seul mot, j'avalais au hasard,
Quelque aile de poulet dont j'arrachais le lard.
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte,
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri,
Avec un rouge bord acceptent son défi.
Un si galant exploit réveillant tout le monde,
On a porté partout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignaient par écrit qu'on les avait rincés :
Quand un des conviés, d'un ton mélancolique,
Lamentant tristement une chanson bachique,
Tous mes sots à la fois ravis de l'écouter,
Détonnant de concert, se mettent à chanter.
La musique sans doute était rare et charmante !
L'un traîne en longs fredons une voix glapissante,
Et l'autre, l'appuyant de son aigre fausset,
Semble un violon faux qui jure sous l'archet.
Sur ce point, un jambon d'assez maigre apparence
Arrive sous le nom de jambon de Mayence.
Un valet le portait, marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,
Lui servaient de massiers, et portaient deux assiettes,
L'une de champignons avec des ris de veau,
Et l'autre de pois verts qui se noyaient dans l'eau.
Un spectacle si beau surprenant l'assemblée,
Chez tous les conviés la joie est redoublée ;
Et la troupe à l'instant, cessant de fredonner,
D'un ton gravement fou s'est mise à raisonner.
Le vin au plus muet fournissant des paroles,
Chacun a débité ses maximes frivoles,
Réglé les intérêts de chaque potentat,
Corrigé la police, et réformé l'Etat,
Puis, de là s'embarquant dans la nouvelle guerre,
A vaincu la Hollande, ou battu l'Angleterre.
Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers,
De propos en propos on a parlé de vers.
Là, tous mes sots, enflés d'une nouvelle audace,
Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse :
Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l'art,
Elevait jusqu'au ciel Théophile et Ronsard ;
Quand un des campagnards relevant sa moustache,
Et son feutre à grands poils ombragé d'un pennache,
Impose à tous silence, et d'un ton de docteur :
Morbleu ! dit-il, La Serre est un charmant auteur !
Ses vers sont d'un beau style, et sa prose est coulante.
La Pucelle est encore une œuvre bien galante,
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant :
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture.
Ma foi, le jugement sert bien dans la lecture.
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois.
En vérité, pour moi j'aime le beau françois.
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre,
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre,
Les héros chez Quinault parlent bien autrement,
Et jusqu'à Je vous hais, tout s'y dit tendrement.
On dit qu'on l'a drapé dans certaine satire ;
Qu'un jeune homme... Ah ! je sais ce que vous voulez dire,
A répondu notre hôte : "Un auteur sans défaut,
"La raison dit Virgile, et la rime Quinault."
- Justement. A mon gré, la pièce est assez plate.
Et puis, blâmer Quinault !... Avez-vous vu l'Astrate ?
C'est là ce qu'on appelle un ouvrage achevé.
Surtout "l'Anneau royal" me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d'une belle manière ;
Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière.
Je ne puis plus souffrir ce que les autres font.
Il est vrai que Quinault est un esprit profond,
A repris certain fat, qu'à sa mine discrète
Et son maintien jaloux j'ai reconnu poète,
Mais il en est pourtant qui le pourraient valoir.
Ma foi, ce n'est pas vous qui nous le ferez voir,
A dit mon campagnard avec une voix claire,
Et déjà tout bouillant de vin et de colère.
Peut-être, a dit l'auteur pâlissant de courroux :
Mais vous, pour en parler, vous y connaissez-vous ?
Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie.
Vous ? mon Dieu ! mêlez-vous de boire, je vous prie,
A l'auteur sur-le-champ aigrement reparti.
Je suis donc un sot ? moi ? vous en avez menti,
Reprend le campagnard ; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assiette au visage.
L'autre esquive le coup, et l'assiette volant
S'en va frapper le mur, et revient en roulant.
A cet affront, l'auteur, se levant de la table,
Lance à mon campagnard un regard effroyable ;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux.
Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées
Font voir un long débris de bouteilles cassées :
En vain à lever tout les valets sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare,
De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare ;
Et, leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire,
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire,
Avec un bon serment que, si pour l'avenir
En pareille cohue on me peut retenir,
Je consens de bon cœur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie,
Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers,
Et qu'à peine au mois d'août l'on mange des pois verts.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Ven 25 Juil - 7:20

Pierre MOTIN

ODE

Qui de nous se pourroit venter
De n'estre point en servitude ?
Si l'heur, le courage & l'estude,
Ne nous en sçauroient exempter:
Si chacun languit abbatu,
Serf de l'espoir qui l'importune,
Et si mesme on voit la vertu
Estre esclave de la fortune.
L'un aux plus grands se rend suject,
Les grands le sont à contrainte,
L'autre aux douleurs, l'autre à la crainte,
Et l'autre à l'amoureux object:
Le monde est en captivité,
Nous sommes tous serfs de nature
Ou vifs de nostre volupté,
Ou mort de nostre sepulture.
Mais en ce temps de fiction
Et que les humeurs on desguise,
Temps où la servile feintise
Se fait nommer discretion:
Chacun faisant le reservé,
Et de son plaisir son idole,
REGNIER tu t'és bien conservé,
La liberté de la parole.
Ta libre & veritable voix
Monstre si bien l'erreur des hommes,
Le vice du temps où nous sommes,
Et le mespris qu'on fait des loix:
Que ceux qu'il te plaist de toucher
Des poignans traicts de ta Satyre,
S'ils n'avoient honte de pecher,
En auroient de te louyr dire.
Pleust à Dieu que tes vers si doux
Contraires à ceux de Tyrtee,
Fleschissent l'audace indomptee
Qui met nos guerriers en courroux:
Alors que la jeune chaleur
Ardents au duël les fait estre,
Exposant leur forte valeur,
Dont il devroient servir leur maistre,
Flatte leurs coeurs trop valeureux,
Et d'autres desseins leurs imprimes,
Laisse là les faiseurs de rimes,
Qui ne sont jamais mal-heureux:
Sinon quand leur temerité
Se feint un merite si rare,
Que leur espoir precipité
A la fin devient un Icare.
Si l'un d'eux te vouloit blasmer
Par coustume ou par igorance,
Ce ne seroit qu'en esperance
De s'en faire plus estimer:
Mais alors d'un vers menassant
Tu luy ferois voir que ta plume,
Et celle d'un Aigle puissant
Qui celles des autres consume.
Romprois-tu pour eux l'union
De la muse & de ton genie,
Asservy sous la tyrannie,
De leur commune opinion ?
Croy plustost que jamais les cieux
Ne regarderent favorables
L'envie & que les envieux,
Sont tousjours les plus miserables.
N'escry point pour un faible honneur,
Tasche seulement de te plaire,
On est moins prisé du vulgaire,
Par merite que par bon-heur:
Mais garde que le jugement
D'un insolent te face blesme:
Ou tu deviendras autrement,
Le propre tyran de toy-mesme.
REGNIER la loüange n'est rien,
Des faveurs elle a sa naissance,
N'estant point en notre puissance,
Je ne la puis nommer un bien,
Fuy donc la gloire qui deçoit
La vaine & credule personne,
Et n'est pas à qui la reçoit
Elle est celuy qui la donne.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Sam 26 Juil - 8:06

Nicolas BOILEAU

Son nez haut relevé sembloit faire la nique
A l'Olive Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubis balez, tout rougissants de vin,
Montroient un hac itur à la Pomme-de-Pin,
Et, preschant la vendange, asseuraient en leur trongne
Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux yvrongne.
___________________

Léon VERANE

Sous un ciel battu de cent cloches,
Bellaud, dans ta chère Avignon,
Pour la ripaille et la débauche,
Que n’ai-je été ton compagnon !




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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Dim 27 Juil - 6:27

Théodore de BANVILLE (1823-1891)

VILLANELLE DES PAUVRES HOUSSEURS…

Un tout petit pamphlétaire
Voudrait se tenir debout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Je vois sous ce mousquetaire,
Dont le manteau se découd,
Un tout petit pamphlétaire.

Renvoyez au Finistère
Le grain frelaté qu'il moud
Sur le fauteuil de Voltaire.

Il sera le caudataire
Du fameux Taine, et, par goût,
Un tout petit pamphlétaire.

Prud'homme universitaire,
Il a l'air d'un marabout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Tirez, tirez-le par terre,
Car il a... pleuré partout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Ah ! le mauvais locataire !
Bah ! l'on raille et l'on absout
Un tout petit pamphlétaire.

Bornons là ce commentaire ;
Mais il a manqué... de tout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Le célèbre phalanstère
Nous a donné pour ragoût
Un tout petit pamphlétaire.

Mons Purgon, vite un clystère !
Le pauvre homme écume et bout
Sur le fauteuil de Voltaire.

Qui veut, dans son monastère,
Jeter Pindare à l'égout ?
Un tout petit pamphlétaire.

De Ferney jusqu'à Cythère,
On rit de voir jusqu'au bout
Un tout petit pamphlétaire
Sur le fauteuil de Voltaire.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Lun 28 Juil - 7:13

François MAYNARD

LE NOUVEAU RICHE

Pierre qui, durant sa jeunesse,
Fut un renommé savetier,
Est superbe de sa richesse
Et honteux de son vieux métier.

Ce fortuné marchand de bottes
Possède un parc, près de chez moi,
Dont les fontaines et les grottes
Sont dignes des maisons du roi.

Je suis confus lorsque je pense
Qu'il y fait creuser un canal
Dont la magnifique dépense
Etonnerait le cardinal.

Son luxe n'est pas imitable;
Il dépeuple l'air et les eaux,
Pour faire que sa bonne table
Soit le pays des bons morceaux.

Il ronfle sur des sachets d'ambre;
Tout son grand hôtel est paré,
Et n'a bassin ni pot de chambre
Qui ne soit de vermeil doré.

Suis-je pas une grosse bête
De travailler soir et matin
A faire de ma pauvre tête
Une boutique de latin ?

Mon père a causé ma ruine,
Pour avoir mis entre mes mains
La rhétorique et la doctrine
Des vieux Grecs et des vieux Romains.

Muses, n'en déplaise aux grands hommes
Que vous montrez à l'univers :
Il vaut mieux, au siècle où nous sommes,
Faire des bottes que des vers.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Mar 29 Juil - 7:41

Joachim DU BELLAY (1522-1560)

SEIGNEUR, JE NE SAURAIS REGARDER D'UN BON OEIL...

Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon oeil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire,
Et se vêtir, comme eux, d'un pompeux appareil.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S'il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage,
Es le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage
S'il le reçoit mauvais, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite,
C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Mer 30 Juil - 7:40

Robert de MNTESQUIOU

ABÎME

Non rien n’est absolu, disait un jour Catulle;
Le vice, qui chez nous, Saphique s’intitule
Et consiste à mettre elle à la place de lui,
A des soirs de relâche et des matins d’ennui
Qui souhaitent parfois de connaître autre chose
Que l’effort sans effet et que l’effet sans cause.
Sapho fut infidèle et Phaon le passeur
Dont l’étreinte n’était pas celle d’une sœur,
La reprit à la douce Attys, à ses compagnes
Qui s’en allaient à deux dans les campagnes.
Abîme, qui depuis des ans a le renom
D’avoir une compagne au lieu d’un compagnon,
Abîme, je vous jure, amis, m’a pris la… main
Et ce geste m’a fait, j’avoue, une peur bleue.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Jeu 31 Juil - 7:45

ANDRÉ CHÉNIER

Que la satire est faible écrite au sein des cours!
D’un siècle corrompu la publique impudence,
De l’ardent Juvénal souleva l’éloquence:
De mouvements heureux tous ses vers animés
D’un cœur vraiment ému jaillissent enflammés.
Dans ses hideux tableaux Rome entière respire;
Le juge vend la loi, le sénat vend l’empire;
Tout fier d’un testament par le crime dicté,
Un adultère insulte au fils déshérité
Les affranchis par l’or achètent la naissance,
Les nobles par la honte achètent la puissance;
Et d’un manteau sacré le vice revêtu,
Trafique impudemment du nom de la vertu.
Voyez des corrupteurs la horde enchanteresse,
Reste vil et flétri du beau sang de la Grèce;
Adolescents, vieillards, de débauches perdus;
Par un mélange affreux les sexes confondus;
Les épouses souillant la couche nuptiale,
Affichant leur opprobre et luttant de scandale.
Messaline en délire, outrageant son époux,
Rit de ses attentats, et les surpasse tous.
Tandis que l’Empereur stupidement sommeille,
L’œil ardent, près de lui l’impératrice veille.
Par de faux cheveux blonds son front est ombragé;
Et quand, dans le repos, tout l’empire est plongé,
Elle court de Vénus célébrer les mystères,
Porte en des lieux impurs ses fureurs adultères.
Là, de honteux plaisirs s’enivrant à son gré,
Du nom de Lycisca voilant son nom sacré,
Lasse de voluptés, mais jamais assouvie,
Celle, ô Britannicus, qui t’a donné la vie,
Seule, et de crime en crime errant en liberté,
Prostitue aux Romains les flancs qui t’ont porté.



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MessageSujet: Re: Poésie satirique   Ven 1 Aoû - 18:00

JUVENAL

Me faudra-t-il toujours écouter sans répondre!
Sans pouvoir, sots lecteurs, à mon tour vous confondre!
Quoi! Codrus s’enrouant jusqu’à perdre la voix,
M’aura de son Thésée assassiné cent fois !
J’aurai pu du Télèphe endurant la lecture,
Pendant tout un grand jour, rester à la torture!
L’un m’aura sans pitié lu ses drames latins!
L’autre, en vers langoureux, soupiré ses chagrins?
Celui-ci, dans vingt chants, en attendant le reste,
Page, marge et revers, déclamé son Oreste!
Et je le souffrirai! Non, je suis las enfin
Du bois sacré de Mars, de l’antre de Vulcain,
D’Æacus tourmentant les ombres du Cocyte,
D’Eole, de Jason, des combats du Lapythe,
Dont les noms éternels répétés à grands cris,
De Fronton tous les jours ébranlent les lambris.
Car dans ce cadre usé s’enfermant tous de même,
Du premier au dernier, ils n’ont pas d’autre thème.
Nous aussi nous avons fréquenté les rhéteurs;
Nous aussi, nous avons, apprentis orateurs,
A Sylla, fatigué de l’empire du monde,
Conseillé de dormir dans une paix profonde.
Pourquoi donc nous contraindre? et, lorsqu’à nos regards
Tant de poètereaux s’offrent de toutes parts,
Épargner, dans l’excès d’une sotte indulgence,
Un papier que perdrait cette importune engeance?
Mais, allez-vous me dire, entre mille sentiers
Dans cette lice immense ouverts à vos coursiers,
Pourquoi suivre le char du poète d’Auronce?
Êtes-vous de sang-froid?... écoutez ma réponse.
Quand l’hymen, rougissant d’un opprobre nouveau,
Pour un infâme eunuque allume son flambeau;
Quand, le sein découvert, échevelée, ardente,
Mævia dans le cirque, amazone impudente,
Le javelot en main, poursuit un sanglier;
Quand celui dont le rude et frémissant acier
Sur ma barbe incommode errait dans ma jeunesse,
Lui seul à tous nos grands le dispute en richesse;
Quand des fanges du Nil, sur nos bords transplanté,
Crispinus, un esclave, à Canope acheté,
Rejette sur l’épaule une pourpre insolente,
Et, les doigts en sueur, dans la saison brûlante,
Pour un plus lourd fardeau, mortel trop délicat,
De ses bagues d’été nous étale l’éclat,
Certes, au plus patient des mœurs de cette ville,
De laisser la satire il serait difficile.
Eh! quel homme, fût-il ou de marbre ou d’airain,
Aux flots de sa colère imposerait un frein,
Quand Mathon, récemment doté d’une litière,
De sa rotondité l’emplit seul tout entière?
Quand arrive après lui cet autre délateur,
D’un illustre patron cruel persécuteur,
Avide encor du peu qui reste à la noblesse;
Que Massa par ses dons adoucit et caresse;
Que redoute Carus, à qui, d’effroi troublé,
Latinus court offrir sa chère Thymelé?
Quand il nous faut céder nos droits héréditaires
A ces gens que, pour prix de leurs nuits mercenaires,
Une vieille opulente élève jusqu’aux cieux?
Car c’est là des honneurs le chemin glorieux!
Un douzième à Gillon, et le reste à Procule;
C’est d’après la vigueur que le legs se calcule.
Les lâches! laissons-les trafiquer de leur sang,
Plus pâles que celui qui, d’un pied frémissant,
Foule un serpent sous l’herbe, ou que le téméraire
Qui brigue dans Lyon la palme littéraire.
Qui peindrait mon courroux quand je vois ce tuteur,
De l’enfant qu’il dépouille, avare corrupteur,
D’un troupeau de clients embarrasser la ville,
Ou quand ce Marius qu’un vain décret exile,
(Qu’importe l’infamie à qui sauve son or!)
Des dieux même irrités jouit sur son trésor,
Et, la coupe à la main, avant la huitième heure,
Se rit de l’Africain qui triomphe et qui pleure?
Lampe de Vénusie, à des traits si honteux,
N’est-ce pas le moment de rallumer tes feux?
Ou bien me faudra-t-il, insipide poète,
Redire le vainqueur du monstre de la Crète,
Hercule, Diomède et Dédale et son fils,
Lorsqu’à table un époux tranquillement assis,
Du rival effronté dont la flamme l’outrage,
Au défaut de sa femme espérant l’héritage,
Ronfle à dessein tout haut, et, les yeux au plafond,
Souffre complaisamment le plus sanglant affront?
Lorsqu’un jeune insensé qui mit toute sa gloire
A briguer sur son char une indigne victoire,
Pour avoir en chevaux, en harnais précieux,
Consumé follement le bien de ses aïeux,
Et jadis en public, Automédon infâme,
Conduit le monstre impur dont Néron fit sa femme,
Croit pouvoir, par l’éclat de ses brillants exploits,
S’élever dans l’armée aux plus nobles emplois?
Quel est ce fier Romain qui, dans sa nonchalance,
Sur six Liburniens en litière s’avance,
Et, presque à découvert aux yeux de peuple entier,
D’un Mécène indolent affecte l’air altier?
Ah! je le reconnais: c’est ce hardi faussaire
Dont un sceau contrefait répara la misère.
Mes tablettes, enfant, mes crayons sont-ils prêts?
Donne, qu’à tous les yeux je signale ses traits;
Mais non, peignons plutôt la matrone opulente,
Dont un époux miné par une fièvre lente,
Accepte sans soupçon un falerne infecté,
Et qui, savante en l’art par Locuste inventé,
Aux femmes qui n’ont point encore assez d’audace,
Montre comment du peuple affrontant la menace,
Elles peuvent, malgré les rumeurs et les cris,
Envoyer au bûcher leurs livides maris.
Voulez-vous parvenir à quelque honneur insigne?
De Gyare et des fers osez vous montrer digne.
On vante la vertu, mais elle se morfond.
Ces richesses, l’objet d’un respect si profond,
Ces terres, ces jardins, ces superbes portiques,
Et ces tables de prix et ces vases antiques,
Et cette coupe d’or d’où saillit un chevreau,
Comment les obtient-on? en bravant le bourreau.
Et qui pourrait dormir, quand on voit ce beau-père
Infâme corrupteur d’une bru mercenaire,
Ces hymens monstrueux, ce faible adolescent
Sous la robe prétexte adultère impuissant!
Ah! l’indignation, au défaut de Minerve,
Inspirerait des vers à la plus froide verve,
Des vers bons ou mauvais et tels que par hasard,
Cluvienus et moi, nous en faisons sans art.
Depuis qu’au gré des flots gonflés par les orages,
Deucalion voguant sur des mers sans rivages,
Au sommet du Parnasse interrogea Thémis,
Et, d’un esprit docile, à l’oracle soumis,
Des pierres que lançait sa compagne fidèle,
Tout à coup vit éclore une race nouvelle,
Tout ce qui meut le cœur des fragiles humains,
Espoir, crainte, colère, amour, plaisirs, chagrins,
L’orgueil et ses projets, la gloire et son délire,
Tel est le vaste champ que m’ouvre la satire.
Et quel siècle jamais dans le vice entraîné,
Vit prendre à la débauche un cours plus effréné?
L’avarice creuser de plus profonds abîmes,
Et la fureur du jeu (i) conseiller plus de crimes?
C’est peu que d’exposer sa bourse aux coups du sort:
On fait au rendez-vous traîner son coffre-fort.
Les instruments sont prêts. O fureur! ô démence!
Malheureux! quoi tu perds ce monceau d’or immense,
Et tu laisses chez toi tes esclaves, l’hiver,
Exposés sans tunique à la rigueur de l’air!
Voyait-on en jardins, en mains de plaisance,
Nos aïeux étaler tant de magnificence,
Et sept fois, pour eux seuls, Lucullus clandestins,
Renouveler les mets de leurs pompeux festins
Voyait-on leurs clients, au seuil du vestibule,
Venir comme aujourd’hui s’arracher la sportule?
Encor veut-on connaître, avant de rien livrer,
La figure et les noms de ceux qu’on voit entrer,
Et des fils d’Ilion, se pressant à la porte,
Le patron fait par ordre appeler la cohorte;
Car des grands avec nous la foule y court à jeun.
Sers d’abord le préteur : donne ensuite au tribun;
Mais Dave est le premier et ne doit pas attendre.
Oui, dit-il, c’est ma place et je veux la défendre.
Des rives de l’Euphrate où je fus élevé,
L’oreille encor saignante, en ces murs arrivé,
En vain je le nierais; mais cinq divers commerces
Me rendent tous les ans quatre cents grands sesterces.
Que me vaudraient de plus la pourpre et les faisceaux,
Quand Titus d’un fermier fait paître les troupeaux?
Moi, je possède plus que Pallas et Narcisse:
Attendez donc, tribuns, et faites vous justice.
Richesses, triomphez, et vous, vils affranchis,
Naguère parmi nous venus, les pieds blanchis,
Des titres les plus saints bravant l’honneur suprême,
Osez prendre le pas sur le consul lui-même.
L’objet le plus sacré du respect des mortels,
C’est l’or, et s’il n’a point encore ses autels,
Comme la Bonne Foi, la Paix et la Concorde,
Il est d’autres honneurs qu’à lui seul on accorde,
Et dans tout l’univers son culte révéré,
Pour n’être pas public, n’en est pas moins sacré.
Mais si le magistrat, sur sa chaise curule,
Lui-même du produit d’une mince sportule,
Suppute, au bout de l’an, le honteux revenu,
Que fera ce client affamé, demi-nu,
Qui n’attend que de là, dans sa triste misère,
Sa toge, ses souliers, son pain, sa bonne chère?
De quel œil verra-t-il, pour quelques vils deniers,
Tous ces grands à la file arriver les premiers?
L’un y traîne sa femme enceinte, languissante:
L’autre, indiquant du doigt, pour son épouse absente,
Une litière close, (artifice impudent
Et qui n’échappe point aux yeux de l’intendant,)
— C’est ma Galla, dit-il; quel soupçon vous arrête?
Servez-nous promptement. — Galla, montrez la tête?
— Que faites-vous? O Ciel! et pourquoi ce fracas?
Elle dort, par pitié, ne la tourmentez pas!
Voici pour cette foule aux affronts destinée,
Dans quel ordre se fait l’emploi de la journée.
La sportule d’abord; puis le docte Apollon,
Instruit par nos plaideurs dans l’art de Cicéron;
Puis les marbres des rois et de consuls de Rome,
Et ce juif auprès d’eux placé comme un grand homme,
Mais de qui, sans respect pour son air triomphal,
Chacun peut en passant salir le piédestal.
On rentre, et, maudissant un espoir trop crédule,
Les plus anciens clients quittent le vestibule.
Ils pensaient du patron partager le soupé;
Hélas! en ses calculs comme l’homme est trompé!
Ils courent, indignés de se voir éconduire,
Acheter quelques choux et du bois pour les cuire.
Cependant, au milieu de tous ses lits déserts,
Rassemblant les tributs des forêts et des mers,
Le monarque, éloigné d’une foule importune,
Comme un gouffre sans fond, engloutit sa fortune.
Car des tables de cèdre, au contour spacieux,
Que l’artiste enrichit d’un travail précieux,
Une seule, aux gourmands de sa vorace engeance,
Suffit pour dévorer un patrimoine immense.
— Tant mieux. Si tous les grands en usaient comme lui,
Moins de gens compteraient sur la table d’autrui.
— Sans doute; mais comment souffrir qu’un homme avide,
Se fasse pour lui seul, dans son luxe sordide,
Servir un sanglier, animal monstrueux,
Né pour rassasier des convives nombreux?
Qu’il tremble toutefois: la nature inflexible
Garde à sa gourmandise un châtiment terrible
Et de cruels tourments l’attendent dans le bain,
Au moment où gonflé d’aliments et de vin,
Il y viendra porter, au sortir de la table,
D’un paon mal digéré le poids insupportable.
De là tant de vieillards, avant leur testament,
D’un trépas imprévu frappés subitement.
Du mort peu regretté la fin inattendue
De souper en souper est bientôt répandue,
Et ses amis frustrés, affectant un vain deuil,
Au bûcher en riant escortent son cercueil.
C’en est fait: le désordre a passé la mesure:
Nos crimes sont au comble: et la race future,
Pour renchérir sur nous, fera de vains efforts.
A la rame, et mettons toutes voiles dehors.
— Bravo; mais, pour fournir une telle carrière,
Où trouver un génie égal à la matière?
Où trouver cette ardeur, cette intrépidité
Qui, même sous le fer, dirait la vérité?
As-tu de nos aïeux la noble indépendance?
— Qui donc m’imposerait une lâche prudence?
Craindrais-je de nommer, d’offenser Lævinus?
— Non; mais à demi-mot nomme Tigellinus;
Nomme-le, si tu veux qu’assouvissant sa haine,
Tandis que sur son char il parcourra l’arène,
Ton cadavre empalé lui serve de fanal.
— Quoi! celui qui, mêlant un breuvage fatal,
De trois oncles d’un coup hâta l’heure dernière,
Sur un moelleux duvet assis dans sa litière,
A peine laissera, d’un air de protecteur,
Tomber sur l’honnête homme un regard contempteur!
Et mon vers... — Imprudent, s’il venait à paraître !
Ne dis pas seulement le voici ! car un traître
Est là, comme aux aguets, prêt à te dénoncer.
Sans crainte en l’art des vers prétends-tu t’exercer?
Chante Achille, Turnus et le père d’Iule,
Et le ruisseau funeste au jeune ami d’Hercule.
De pareils lieux communs n’ont rien que d’innocent.
Mais que d’un saint dépit Lucile frémissant,
Comme d’un glaive armé, tonne contre le crime;
Aux accents redoutés du poète sublime,
Le coupable rougit; et, glacé de terreur,
La sueur du remords dégoutte de son cœur.
De là les cris de haine, et la rage, et les larmes.
Réfléchis donc avant de revêtir tes armes.
Quand l’airain une fois a sonné les combats,
Trop tard, le casque en tête, ou revient sur ses pas.
— Eh bien! si les vivants craignent tant la satire,
Voyons contre les morts ce qu’on permet d’écrire.



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Poésie satirique

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